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Portrait de Mathieu Leveque – psychologue spécialisé dans l’éco-anxiété

Mathieu Leveque est psychologue à Lausanne. Il est spécialisé dans l'éco-anxiété et les émotions liées à la crise climatique.

Avec Mathieu Leveque,  nous nous connaissons depuis 2022, lorsque je l’ai contacté pour lui présenter l’apport complémentaire de la thérapie forestière auprès des personnes souffrant d’éco-anxiété.

Nous avons rapidement sympathisé, partageant des valeurs communes, partageant aussi l’amour pour le  Vivant.

Mathieu interviendra dans le programme de la 1ère formation de guide de bains de forêt en Suisse romande, sur le thème « les  émotions en nature ».

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir le parcours de Mathieu.

PORTRAIT DE MATHIEU LEVEQUE

Mathieu Leveque est psychologue à Lausanne. Il est spécialisé dans l'éco-anxiété et les émotions liées à la crise climatique.

Mathieu, peux-tu te présenter ? 

Je m’appelle Mathieu Leveque, j’ai 37 ans, je vis à Lausanne depuis 8 ans. Je suis d’origine française ; j’ai fait mes études à Rouen et à Lille en France, et je suis psychologue, diplômé depuis 2015.

Ma formation initiale est en neuropsychologie : j’ai travaillé d’abord dans des services de rééducation neurologique, puis en psychiatrie. Depuis mon arrivée en Suisse, j’ai travaillé dans un centre de psychiatrie et psychothérapie, principalement avec une population jeune, étant rattaché à une unité pour étudiant·es, et j’ai maintenant une activité indépendante autour de la neurodiversité. Depuis octobre 2022, je me suis également lancé dans une activité indépendante, dans le but de proposer des consultations individuelles et des groupes autour du thème de l’éco-anxiété et de l’accompagnement émotionnel en lien avec la crise climatique.

Peux-tu nous expliquer ce qu’est l’éco-anxiété ?

L’éco-anxiété est un terme plutôt récent, apparu dans un article du Washington Post en 1990 ; il a depuis été beaucoup repris et ces dernières années nous l’entendons de plus en plus dans les médias.

Il n’y a pas de définition consensuelle, mais Susan Clayton, chercheuse américaine spécialiste du domaine, propose de le caractériser comme tel : « une anxiété associée aux conséquences actuelles et futures du changement climatique, du manque d’action à son égard, et à l’incertitude quant aux conséquences anticipées. »

À mes yeux, beaucoup de choses sont dites dans cette définition : il y a déjà des conséquences actuellement, l’inquiétude vis-à-vis de l’avenir est présente mais également le sentiment d’inaction et l’incertitude dans la société qui sont un véritable moteur d’éco-anxiété chez beaucoup de personnes. Les premières définitions mettaient l’accent sur le côté prospectif de l’éco-anxiété, comme une inquiétude en anticipation de ce qui va advenir, mais nous voyons déjà des effets et des impacts concrets comme nous l’avons vécu cet été 2026. Le ressenti est vécu dans l’instant présent et même physiquement ce qui en change la perspective.

Cependant, ce terme met le focus sur l’anxiété, alors que le ressenti émotionnel est en réalité beaucoup plus large et recouvre une palette diverse (colère, tristesse, culpabilité, impuissance, etc.) : nous pourrions alors parler d’«éco-émotions ».

D’autres termes ont également fait leur apparition, comme la « solastalgie », ressenti qui émerge chez l’individu après constatation de la perte ou de la dégradation d’un environnement aimé, comme un « exil sans départ » comme explique le philosophe Baptiste Morizot.

Des auteur·e·s font également un parallèle avec les étapes du deuil, décrites initialement par la psychiatre Elizabeth Kübler-Ross (déni, colère, marchandage, dépression et acceptation) : ces étapes ne sont pas linéaires et peuvent être vécues de manière non-figée. Pour certaines personnes, nous pouvons parler vraiment de « deuil écologique ».

Peux-tu nous parler de ton métier de psychologue spécialisé dans l’éco-anxiété ?

Une interrogation revient souvent de la part des personnes éco-anxieuses qui consultent : pourquoi je viens voir un·e psychologue alors que j’ai l’impression d’être simplement lucide sur l’état du monde et que ce sont plutôt nos sociétés qui sont malades ou qui dysfonctionnent ? Des auteur·ices insistent maintenant sur les thèmes éco-lucidité ou éco-conscience.

En effet, ne pas pathologiser ou psychiatriser cette éco-anxiété est essentiel.  En tant que psychologue, je vois vraiment mon rôle de thérapeute comme un accompagnant du cheminement émotionnel de ces personnes, pouvoir légitimer leurs ressentis et les amener à exprimer et nommer leurs émotions pour les traverser, plutôt que de chercher à tout prix à les éradiquer, à les « mettre sous le tapis ».

Ces questionnements touchent l’individu sur beaucoup de sphères primordiales de sa vie (questionnements existentiels, remise en cause professionnelle, dégradation relationnelle avec certain·es proches, choix de faire des enfants, etc.).

Toutefois, je suis totalement conscient que la crise climatique appelle à des réponses globales, notamment aux niveaux institutionnel et politique. Il ne s’agit absolument pas d’une individualisation des réponses à des problématiques systémiques. Nous avons besoin d’actions collectives, sociales et politiques fortes, et je pense que pour cela et pour être efficace dans le collectif, savoir prendre soin de soi est indispensable.

Qu’est-ce qui t’a amené à te spécialiser dans ce domaine ?

Comme je l’ai mentionné, je suis au contact d’une patientèle jeune depuis plusieurs années. Durant les suivis, même si les motifs de consultations sont tout autres, le sujet de l’éco-anxiété, ou plus largement des questionnements autour de l’écologie, arrivent très souvent d’une manière ou d’une autre sur la table.

Un certain nombre de personnes font part d’une mauvaise expérience passée avec un·e « psy » ou autre thérapeute quand ils ou elles se sont ouvert·es sur la question. En effet, soit le ou la thérapeute minimise le ressenti de la personne, lui explique que ce n’est pas le lieu pour discuter de ces choses-là, voire dénie la réalité du changement climatique. Les effets peuvent être désastreux et il y a un véritable enjeu autour de la formation des professionel·les sur ces sujets.

Offrir un espace dédié m’est apparu comme crucial et pouvant répondre aux besoins spécifiques des personnes concernées. D’autre part, évidemment que le sujet m’intéresse et me touche à titre personnel. J’ai moi-même traversé des phases difficiles en m’informant sur la situation écologique actuelle. Je veille à ne pas me placer dans une position de « savant » par rapport à mes patient·es, au fond nous sommes dans le même bateau.

Quelles sont les personnes que tu accompagnes ? Quels bénéfices elles retirent de tes accompagnements ?

Les études récentes tendent à montrer que tout le monde peut être touché par l’éco-anxiété, peu importe l’âge, le genre, le niveau d’éducation ou le lieu de vie. Il ne s’agit donc pas d’une « tendance bobo » ou autre, et le nombre tend à augmenter comme en témoigne l’été que nous venons de vivre. De plus, j’observe un élargissement des inquiétudes dans mes consultations avec une vision beaucoup plus systémique des problématiques (géopolitique, montée de l’extrême droite, etc.).

L’apport de la psychologie et des différents outils selon les approches théoriques peuvent offrir un panel de réponses diversifiés, à adapter en fonction de la demande et de la situation de chaque personne.

Un des principaux objectifs est de (re)mettre la personne en action. En effet, la peur, sous ses différents aspects (anxiété, stress, angoisse) peut paralyser et l’objectif est d’accompagner la personne à se mettre en mouvement : n’oublions pas la racine latine du mot émotion « movere » qui signifie mouvement. Au contraire, j’accompagne également certaines personnes qui se trouvent en burnout militant et il s’agit plutôt de les faire « ralentir ».

Nous voyons donc bien le rôle fondamental des émotions dans ce processus. Il s’agit également de faire en sorte que la personne trouve des ressources en allant chercher du lien et du soutien social (associations, groupes, etc.). Enfin, un des aspects importants est également le lien à la nature.

Parlons de la nature : qu’est-ce qu’elle t’apporte ?

Rien que l’existence du mot « nature » en lui-même signifie que nous en sommes séparés dans un sens.

Dans d’autres cultures, ce mot n’existe pas, car certains peuples se considèrent comme faisant partie intégrante de cette nature. Pouvoir se (re)connecter avec la nature et l’ensemble du vivant, au niveau individuel mais aussi sociétal, est un enjeu primordial pour arrêter de tout saccager.

Pour ma part, les espaces naturels qu’offre la Suisse sont précieux. Que ce soit les rives du lac, les forêts et la montagne sont des bouffées d’air inestimables (accessibles en transports publics la plupart du temps !), qui m’aident réellement à gérer des périodes émotionnelles difficiles.

Pour conclure, as-tu un conseil à donner aux lecteurs.trices de l’article qui souffrent d’éco-anxiété ?

Si je devais résumer, je dirais de ne pas rester seul·e. Même si parfois nous pouvons avoir le sentiment que les choses s’empirent ou ne vont pas assez vite, en réalité il y a énormément de monde qui ressent un malaise, s’exprimant différemment, sur la situation actuelle. L’enjeu majeur est aussi de recréer du lien humain qui sera fondamental dans les moments d’adversité que nous aurons à affronter. L’autrice américaine en écopsychologie, récemment décédée, Joanna Macy, parle de « réseaux des tempêtes » : cette image illustre bien qu’il va falloir créer un réseau solide pour le futur.

Beaucoup d’initiatives sont portées localement et s’engager dans des actions concrètes permet de réduire le sentiment d’impuissance La solution ne passe pas forcément par la consultation d’un·e psychologue.

Nous l’avons vu l’éco-anxiété n’est pas pathologique, mais si ce n’est pas « être malade » cela peut « rendre malade » dans un certain sens, et savoir trouver de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. Pouvoir être accompagné·e quand les conséquences deviennent néfastes dans la vie quotidienne peut être réellement bénéfique.

Et pour conclure, nous venons de le voir, se ressourcer dans la nature apparaît comme une des clés de voûte de la gestion de l’éco-anxiété.

POUR ALLER PLUS LOIN

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